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Sei Shônagon était une Dame d'honneur attachée à la princesse Sadako, dans Japon du XIe siècle. Ses « Notes de chevet »* rassemblent une variété de textes, parfois très brefs, légers ou graves, de formes diverses : portraits, listes, descriptions, récits, regroupés sous des titres singuliers. Par exemple : Choses effrayantes, choses qui font battre le cœur, choses qui donnent confiance, choses vénérables et précieuses, gens qui imitent ce que font les autres, choses difficiles à dire, gens qui ont un air de suffisance, choses qui sont bonnes quand elles sont grandes, choses qui doivent être courtes, choses qui ne font que passer, choses qui sont à propos dans une maison, choses tumultueuses, choses qui ont un aspect sale, choses enviables, choses auxquelles on ne peut guère se fier… La lecture de ces notes nous met en contact avec certains aspects d’une civilisation lointaine, et nous permet de faire la connaissance de cette dame, qui a passé du temps à manifester régulièrement sa subjectivité, en écrivant avec minutie et plaisir les variations de sa relation au monde. Anne-marie Rognon est une jeune femme vivant en Auvergne, dans l’Europe XXIe siècle. Jean-Paul Fargier a décrit comment son activité artistique s’articulait avec l’histoire de l’art contemporain, a loué avec enthousiasme son originalité, sa liberté, le dynamisme de ses réalisations plastiques. Les peintures et les vidéos d’Anne-Marie ne répondent pas à un projet programmatique, elles se succèdent comme des notes de chevet, et construisent au fil des années une oeuvre qui ressemble au journal intime d’une Dame d’Honneur. Mais un journal intime public, sans chronologie, simultané, multimédia : on est au XXIe siècle.

Anne-marie Rognon nous montre des Choses auxquelles on ne peut guère se fier. Dans les vidéos comme dans les peintures, le point de départ tient souvent du lieu commun. Par exemple : les fourmis sont comme des voitures, ou les pylônes électriques font penser à des arbres. Ou dans un registre différent : « Je vais vous présenter mes habits neufs ». Ou encore : « Moi aussi j' fais d'la pub ».Tout cela n’a rien d’original dans le paysage de l'art contemporain. Depuis plusieurs décennies, l'annexion des cultures et des médias populaires est une pratique ordinaire, le stéréotype est un matériau, le travail du regard sur le quotidien devient un genre. Ce qui est plus particulier, c’est la présence de la Dame. En effet dans les vidéos comme dans les peintures, le corps d'Anne-Marie s'introduit à l'intérieur du cliché, avec sa voix, son mouvement et ses gestes, sa parole. Nous ne sommes pas dans un univers lointain, pas d’altérité a priori, ni d'orient mystérieux, et pourtant il se dégage une impression d’étrangeté : La présence forte de la Dame s'impose, dans le champ et hors champ. Cette présence provoque une dérive imprévisible du sens, petits éboulis dans nos usages de la perception et de la communication, effet de trouble. Les propositions d’Anne-Marie apparaissent alors dans une tonalité bouleversée et nous placent devant une personne unique : celle qui occupe le cœur des images, annexe tous les objets, et colonise les espaces.

La présence d’Anne-Marie colonise l’espace avec ses peintures organisées en bataillon. Au fil des années, on note l’envahissement progressif des murs, sols, et plafonds, avec une préférence d’araignée pour les angles, les marches, les niches, les recoins… Petits plis de l’espace soudain squattés par des campements gouachés, mini-scénographies aux couleurs vives, objets curieux, plantations planifiées d’ OGM non identifiés, avec toutes sortes de véhicules, de l’herbe et du linge qui sèche en miniature. Par ailleurs les vidéos organisent toutes ces Choses en désordre, qui mobilisent son regard et son imaginaire : Les vêtements, les ondes, les différentes sortes de chaussures, la téléphonie, la télévision, le bonnet de Noël Dolla, la Cagoule Canadienne, Coluche, le commerce, cordes à linge, coïncidences, les encombrants, les couleurs, la radio, la rue, publicités, chiffres, mouvements, ce-truc-dont-tu-m'as-parlé, là : l'humour, la pelouse, les micros, les ondes, les Deschiens, Kiloutou, les détails, les ombres, les fourmis, et un goût marqué pour les jargons, les curiosités de la langue et les questions de dénominations : noms de famille, noms de rues, noms de magasins, de marques, noms d'artistes, etc.
Il arrive que les sujets des peintures portent sur l’univers de la communication : téléphonie sans fil et avec, sans fil mais avec micros, vrais et faux micros, micro entreprise de com., réseaux d’infiltration dans les ondes etc. À l’inverse il arrive que dans les vidéos, on tourne autour des Choses qui gagnent à être peintes. Ainsi la vidéo « Le Peintre » présente un homme âgé sur une échelle repeignant en bleu les volets d'un pavillon. Il étale la peinture avec une large brosse en répétant son geste machinal, à la fois mou et rapide, les gestes d'un peintre amateur et bâcleur, très pressé d'en finir avec la peinture…La voix d'Anne-Marie, hors champ : « Tombera?… Tombera pas?… »
C’est bien souvent cette voix qui impose la présence de la Dame. C'est une voix à forte densité qui semble contenir dans le même son, dans son débit et ses intonations, une masse compressée d'émotions. Une voix à classer près des voix de Gianna Nannini, Billie Holiday, Nicoletta, Cesaria Evora, Colette Magny ou celle la comédienne Myriam Boyer. Une voix près du bord, au bord des larmes, du fou rire, de la moquerie, du cri. Une voix au bord, trop près du bord, mais qui accroche sur son fil, toutes ces Choses suspendues, pleines de tumulte et de fragilité, si familières et si étranges.

Pierre Mabille. 14/10/2006

* Sei Shônagon « Notes de chevet » - Gallimard-Unesco